Retour sur le webinar : Le numérique face au dérèglement climatique

Mercredi 27 mai, 17h. Après 73 jours de télétravail, Gilles Babinet, serial entrepreneur du numérique, Léo Garnier, associé chez LITA.co, plateforme de crowdfunding à impact, et Alexis Normand, CEO de Greenly, se sont réunis le temps d’un webinar. Il s’agissait d’analyser les effets croisées des deux grands mouvements de notre époque, d’un côté la révolution numérique, et de l’autre le dérèglement climatique et ses effets profondément déstabilisateur pour la société.

Outil phare du 21ème siècle, l’utilisation du numérique a explosé avec la crise du Covid-19, alors même que nos émissions s’effondraient. Les yeux rivés sur Teams et Zoom le jour, au lieu d’aller au travail, et face à Netflix ou Disney+ la nuit, au lieu de sortir le soir, le virtuel rythme nos journées en accompagnant notre sédentarité. Quid des effets du numérique sur nos émissions carbones ?

Comme l’a déploré le Shift Project dans un rapport sur l’impact environnemental du numérique de 2019, la consommation d’énergie du numérique est aujourd’hui en hausse de 9 % par an. L’intensité énergétique de l’industrie numérique (rapport entre l’énergie utilisée et la richesse produite) augmenterait de 4 % par an, dû à la fabrication et d’utilisation des équipements (serveurs, réseaux, terminaux), tirée par l’explosion des usages vidéo. 

Pour autant l’intensité énergétique de la production mondiale diminue de 1,8% par an. Le numérique freine-t-il la sobriété carbone ou permet-il de l’accompagner ? Après avoir posé la problématique, les débats ont commencé. 

En guise d’ouverture, Gilles Babinet a déploré la difficulté de mesurer l’impact carbone du numérique, qui fait rarement l’objet d’un bilan global. En effet, cet impact est différent en fonction du mix énergétique propre à chaque pays. En France ou en Norvège, l’électricité est majoritairement décarbonée, contrairement en Allemagne ou aux Etats-Unis. A ce titre, a fait remarquer Alexis Normand, ceux qui défendent la nécessité d’héberger les données en Europe pour des raisons de souveraineté, pourraient aussi faire valoir que l’hébergement en France est moins carboné grâce, en autre, au nucléaire. 

De même, Alexis Normand a ajouté que l’impact carbone croissant du numérique ne saurait être mesuré isolément de son impact sur les autres secteurs. Pour le savoir, il a appelé de ses voeux une comptabilité croissante qui mesure ces effets de bords et de déversement des émissions d’un secteur à l’autre.

Passée cette introduction, les intervenants ont abordé la questions sous l’angle des acteurs du numérique : les entreprises, et en particulier les géants de la tech’, les consommateurs de technologies numériques, la finance, et le rôle du régulateur.

Les géants de la tech’ face au changement climatique : innovation numérique ou greenwashing ?

En évoquant l’action des géants de la tech face aux problématique de réchauffement, les trois entrepreneurs ont chacun souligné l’ambivalence de ces entreprises, qui d’un côté, sont responsables d’une surconsommation de leurs outils, et des émissions induites. Loin de promouvoir un usage sobre de ces outils, ils sont par nature conçus pour susciter toujours plus d’engagement utilisateur. 

A noter cependant une prise de conscience croissante chez certains acteurs de la tech de promouvoir un sourcing plus efficace et durable des matériaux rares, comme l'a souligné Gilles Babinet, et un usage croissant du reconditionnement des ordinateurs et smartphone, notamment chez Apple, comme l’a souligné Alexis Normand. 

A l’inverse, ces outils sont aussi à l’origine d’un travail toujours plus détaché de sa localisation physique.

La crise du Covid a été l’occasion pour les géants de la tech de promouvoir leurs outils comme autant de solution permettant de poser un nouvel avenir, fait de télétravail, en faisant valoir la diminution drastique de l’usage des transports. 


Le citoyen doit-il alors devenir un consomm’acteur du numérique ? 

Le citoyen doit-il disposer d’une carte carbone pour limiter sa consommation ? Gilles Babinet a répondu par l’affirmative en évoquant une de ses publications récente dans la revue de l’ENA. Celle-ci consisterait en un suivi de la consommation carbone de chaque personne, en attribuant un quota à chaque personne, avec un système de malus et de bonus en fonction de l’écart de l’objectif. Cette innovation majeure serait nécessitée, a-t-il expliqué, si nous voulons une politique publique de premier ordre. 

Alexis Normand a déploré le manque d’initiatives existantes pour aider le consommateur à réduire son empreinte numérique, évoquant le besoin de renverser l’approche traditionnelle de suivre uniquement les émissions liées à la production. En responsabilisant le consommateur avec un tableau de bord de son impact écologique, il devient possible d’enclencher cette démarche. Le changement vers une consommation plus durable du numérique interviendra lorsque le citoyen aura pris conscience de son impact.

Léo Garnier a insisté sur la nécessité de suivre non seulement l’impact carbone de sa dépense, mais aussi celle de son épargne. En effet, lorsqu’on investit dans des produits d’épargne classiques, l’individu contribue aussi, sans le savoir, aux financements d’industries polluantes, alors qu’il pourrait financer la transition.

Quel impact de la finance verte ?

Léo Garnier a renchéri en évoquant les possibilités ouvertes par une épargne éthique, solidaire et verte. Il reste à construire, comme il s’y attelle au sein de LITA, à construire cette offre de placements verts, qui préserve la planète tout en finançant une économie plus durable et résiliente.

De manière plus générale, Alexis Normand a évoqué la nécessité d’introduire une comptabilité carbone partout où nous introduisons une comptabilité financière, pour susciter cette prise de conscience de l’impact écologique de toute transaction économique. De ce point de vue, le numérique a justement un rôle de premier ordre à jouer. 

Quelle place pour le régulateur ?

Pour accompagner la transition vers un numérique durable, les intervenants ont ensuite discuté le rôle du régulateur. Gilles Babinet a ainsi évoqué la nécessité d’une uniformisation et d’une plus grande transparence de la taxe carbone à l’échelle européenne et mondiale. Selon lui, c’est le véritable moyen pour imposer aux entreprises une adaptation de leur modèle de production. Les trois entrepreneurs sont tombés d’accords sur la nécessité de fixer une tarification du carbone qui rende réellement coercitive la lutte contre les actions les plus polluantes, notamment pour que cette pollution soit reflétée dans les prix à la consommation. 

Enfin, les participants se sont alors emparés des questions du public.

Comment réduire ses émissions numériques ?

Que faire de son matériel électronique inutilisé ?

Alexis Normand a évoqué la pléthore de solution anti-gaspillages souvent rendues possible par le numérique, qui a bel et bien permis l’économie du partage, des paniers anti-gaspillages alimentaires aux smartphones reconditionnés comme Recommerce. 

Gilles Babinet a expliqué que le recyclage était certes nécessaire, mais qu’il ne suffisait pas d’espérer ou de redouter une pénurie sur les métaux rares, car l’histoire a montré que les industries extractives trouvaient toujours des sources d’approvisionnement en matières premières. Il a évoqué l’usage personnel de son smartphone sur le long terme. Par ailleurs, a-t-il noté, les régulateurs doivent accélérer la mise en place de politiques de recyclage de ces métaux. Selon lui, l’Union européenne est largement en avance sur les Etats-Unis et le Japon dans ce domaine.

En conclusion, Gilles Babinet est revenu sur le thème du Webinar, en soulignant que cet échange avait ouvert plus de questions qu’il n’en avait fermé, et qu’il restait à construire des outils nourris de données digitales, pour restituer la réalité climatique ou encore agricole complexe, et permettre de s’y adapter. 

Alexis Normand a appelé de ses voeux un numérique qui oeuvre pour plus de transparence sur l’impact écologique de nos différentes activités. Ce serait à cette condition seulement que nous pourrions rendre plus responsables l’ensemble des acteurs qui contribue de façon disproportionnée au réchauffement climatique. 

Ce premier webinar fut ainsi l’occasion d’explorer les limites mais aussi les opportunités que nous offrent le numérique pour contrer le dérèglement climatique, en appelant à poursuivre la réflexion, de façon sectorielle et thématique, pour identifier, à chaque fois, des axes d’approfondissement. C’est dans cette perspectives que pourront être organisés d’autres événements…

Pour mesurer et réduire l'empreinte carbone de ta consommation du numérique tout en finançant la transition écologique, tu peux télécharger l’application Greenly sur iPhone ou Android.